Review of Yannis P. Touratsoglou, A contribution to the economic history of the kingdom of ancient Macedonia (6th-3rd century BC), Kerma II, Athènes, Lydia Lithos, 2010, 1 vol. 22x 28 cm, 236 p., € 32 – ISBN 978-960-88985-1-6.

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Publié par la société Lydia Lithos (la pierre lydienne – qui est la pierre de touche, éprouvant donc de façon allégorique la qualité des idées) fondée et portée à bout de bras par Katerini Liampi, ce nouveau livre de Yannis Touratsoglou dresse une synthèse (en grec moderne avec une traduction anglaise du texte) de l’histoire économique du royaume de Macédoine, soit du VIème au IIIème s. avant notre ère. Le sujet est vaste et – comme on sait – polémique dès lors qu’il est question de revendiquer l’héritage de cette Macédoine conquérante (le placement cet été 2011 à Skopje d’une statue équestre d’Alexandre le Grand de vingt-deux mètres de haut est dénoncé par la Grèce comme une énième provocation). Touratsoglou n’évoque à aucun moment ce contexte, préférant aligner les faits qui sont ceux d’un développement étonnant, volontiers lié à l’action des rois : Alexandre I, Philippe II et Alexandre III le Grand.

Nul sans doute mieux que lui ne pouvait tenter une telle entreprise. Directeur honoraire du Musée numismatique et du Musée national d’Archéologie, Yannis Touratsoglou aura consacré le meilleur de ses travaux à la Macédoine antique dont il connaît admirablement à la fois la numismatique et l’archéologie qu’il a toujours veillé à remettre dans le contexte des sources écrites, littéraires ou épigraphiques. Fidèle à ses habitudes, l’auteur livre un travail extrêmement documenté, riche d’une bibliographie de quelque 850 titres dont il s’est nourri (et auxquels il renvoie sans les citer vraiment à la faveur d’orientations bibliographiques), pour produire une synthèse à la fois très étayée et elliptique dans son expression. Que le lecteur soit bien convaincu qu’il n’a pas ici affaire à une parole oraculaire, par ailleurs très prudente, mais à la quintessence d’une connaissance qui entend éviter la redondance.

Pour différentes raisons, en partie liées à l’impetus procuré par la découverte spectaculaire en 1977 de la tombe royale de Vergina (que l’auteur indique en creux ne pas pouvoir être celle de Philippe II) et au dynamisme du centre animé par Miltiade Hatzopolous au sein du KERA, la Macédoine fait l’objet depuis deux décennies au moins d’une attention archéologique et historique toute particulière. Les résultats des récentes fouilles archéologiques ont considérablement enrichi voire renouvelé nos connaissances et cela s’agissant aussi bien d’ensembles prestigieux prodigue en objets en or que de données de masse essentielles comme celles fournies par les études anthropométriques menées sur les squelettes des nécropoles.

C’est donc une vision actualisée et modifiée que propose Touratsoglou. Il ne revient plus à Philippe II d’avoir en une fois sorti la Macédoine d’une condition agraire jusque-là assez fruste. Les premiers rois téménides, Amyntas Ier (milieu du 6e s.-c. 495) et Alexandre Ier (c. 495454/3 ou 448), avaient déjà considérablement organisé leurs possessions, notamment en encourageant l’immigration de Grecs venus pour beaucoup du Péloponnèse, avec la formation d’une aristocratie dont la « Dame d’Aigai » ou les masques en or repoussé des tombes de guerriers (Sindos) donne une idée de la richesse accumulée. La Basse Macédoine en particulier apparaît comme un espace assez multi-culturalisé, ouvert à de nombreuses influences dès la fin de l’archaïsme.

L’A. prend bien soin de ne pas trop lier l’économique au politique (notamment lorsqu’il est question d’interpréter les importations de vases attiques). Le tableau économique demeure néanmoins celui d’une économie agraire très soumise aux ravages commis par des incursions extérieures, restées endémiques jusqu’à Philippe II.

Pour ce qui est de la monnaie, l’A. invite son lecteur à ne pas imaginer un usage très étendu de celle-ci dans une économie qui dut rester faiblement monétarisée jusqu’à Philippe II encore une fois. À la question de savoir à quoi servirent les grosses monnaies d’argent émises avant Philippe II, l’A. reprend plusieurs explications (dont le paiement du tribut dû aux Perses) en donnant, semble-t-il, sa préférence au besoin pour l’Etat de régler les commandes liées au commerce de gros, réservant les monnaies de moyen ou petit module aux paiement de petites troupes de mercenaires. Ce lien entre la monnaie et le commerce, régulièrement mis en avant (connexion de l’or monnayé avec la reprise du commerce sous Amyntas), constitue d’ailleurs le seul point de relatif désaccord que j’aurais avec l’A., dans la mesure où – tout est une question de nuances – il sous-estime selon moi la liaison souvent plus forte existant entre monnayage et dépenses militaires. Je ne crois pas que l’absence de tétradrachmes de Philippe II en Macédoine soit le mieux expliquée par le commerce extérieur ; ils ont plus probablement servi à payer la solde d’auxiliaires thraces. Mais je reconnais volontiers que la situation est complexe et appelle des commentaires prudents, ce que fait l’A. non sans avoir organisé la documentation de façon parlante. Ainsi, mieux qu’un long discours, les deux cartes publiées p. 102 et 103 montrent comment les monnaies d’or d’Alexandre le Grand ont circulé en Chalcidique et autour du Mont Pangée tandis que les tétradrachmes en argent ont pris la direction de la Thessalie (on pourrait d’ailleurs idéalement fournir des cartes qui tiennent compte des trésors trouvés en-dehors de la Macédoine).

L’ouvrage – on l’a dit – se veut factuel et non politique. Parfois, tout de même, les hypothèses avancées paraissent quelque peu venir en soutien d’un discours actuel. Ainsi, s’agissant d’un point central : pourquoi Philippe II a-t-il tenu à se faire représenter en vainqueur des concours olympiques sur ses monnaies ? Etait-ce pour démontrer son appartenance à la koiné grecque, ce qui est bien tard et fragilise l’idée d’un sentiment ancien d’identité grecque en Macédoine ? Touratsoglou met en avant une explication alternative. Je cite et traduis : « En effet, il ne serait pas excessif de suggérer que l’iconographie olympique sur les tétradrachmes et les statères était, en un sens, une référence commémorative à la participation d’Alexandre I aux jeux panhelléniques ; de là, un rappel de toutes les contributions faites par le monarque durant les guerres médiques aux côtés des Athéniens et des Spartiates. Ils fonctionnaient comme un rappel de l’hellénisme des Macédoniens » (p. 218). On est plus convaincu par la mise en perspective des propos attribués à Alexandre le Grand quand celui-ci, du fin fond de l’Asie, dresse un tableau (trop) sombre du faible état de développement de la Macédoine jusqu’à Philippe II (Arrien, V, 27, 6).

Un point de numismatique très important et jamais aussi bien démontré jusqu’ici concerne la différence de représentations dans les fouilles en Macédoine entre les bronzes d’Alexandre le Grand, qui – émis en grandes quantités – sont généralement absents, et ceux de Philippe II, retrouvés en grands nombres, y compris dans les tombes. C’est, dit Touratsoglou, la preuve que ce monnayage en bronze de Philippe II formait le principal moyen d’échange de la classe moyenne en Macédoine (p. 219), alors même que le matériel funéraire annexe est dépourvu d’objets de bronze et, dans la ligne des règnes précédents, ne dénote pas d’une augmentation générale de richesse. L’idée est évoquée d’un lien entre cette monétarisation subite du royaume et l’urbanisation de celui-ci par Philippe II (un lien semblable est aussi fait s’agissant des nouvelles implantations sous Cassandre).

Le contraste est très net avec le dernier tiers ou quart du IVe s. qui est celui du retour en Macédoine de milliers d’hommes, dont beaucoup fabuleusement enrichis par l’épopée d’Alexandre le Grand. Du point de vue de l’archéologie numismatique, on enregistre, semble-t-il, un écart entre la première apparition de l’or monnayé d’Alexandre le Grand (c. 330-325) et l’argent qui apparaît plus tard (c. 310 pour les drachmes). Les contrats de propriété à Amphipolis sont libellés en statères ou double-statères, ce qui donne en effet une idée – même s’il doit s’agir souvent d’une unité de compte – du degré d’abondance dans lequel vivaient ces nouveaux riches. Un nombre significatif de tombes macédoniennes de la fin du IVe s., principalement situées en Basse Macédoine près de Pella, à la cour de laquelle leurs propriétaires présumés ont sans doute vécu, ont livré des objets en métaux précieux pour lesquels on présume fortement une origine locale (Amphipolis ?). De même, on attribue aujourd’hui à un atelier local macédonien la production de vaisselle en verre non coloré retrouvés dans ces mêmes tombes.

Cette richesse soudaine et très abondante ne dura pas. Bientôt, dès le début du IIIe s., les tombes livrent à nouveau un matériel modeste, d’où les métaux précieux ont disparu. Dès le IIIe s. aussi, les trésors attestent l’arrivée de tétradrachmes athéniens qui sont le signe d’une masse monétaire insuffisante des monnaies des rois de Macédoine. Quoi qu’il esquisse les prolongements hellénistiques, l’ouvrage se termine avec le règne de Cassandre (305-297), un roi méconnu, qui tout en réalisant un retour aux valeurs macédoniennes d’avant Alexandre, sut aussi se lancer dans un programme ambitieux de fondations de cités.

Chacun aura compris à la lecture de ces trop brèves lignes l’importance du dernier ouvrage de Yannis Touratsoglou dont « la Contribution réellement contribue », comme l’a relevé Dimitris Plantzos dans la belle présentation qu’il lui a faite le 31 mars 2011 à la National Hellenic Research Foundation (contribution aujourd’hui publiée dans Nomismata Chronika, 28, 2010, p. 149-151). C’est une synthèse magistrale qui est ici donnée à voir, à la fois prudente et hardie, qui, s’élevant au-delà d’une documentation à présent très abondante, fera date.

 

François de Callataÿ

Revue belge de numismatique et de sigillographie 157 (2011), pp. 275-278.